Misère en milieu étudiant : mythe et réalité, par Louis Gruel

Publié le par Esprit Campus

lemonde.fr – le 2 octobre 2009

Les étudiants ont été présentés comme des privilégiés puis comme paupérisés. On a avancé, on avance encore, le chiffre de 100 000 étudiants sous le seuil de pauvreté, ce qui n'a guère de sens. On a avancé, on diffuse encore, celui de la moitié des étudiants obligés de travailler pour poursuivre leurs études, ce qui est très inexact. On a alerté l'opinion sur le sort des 40 000 étudiantes conduites à la prostitution, c'est-à-dire sur une rumeur absurde qui continue à être propagée. Cela entretient une confusion peu favorable aux catégories étudiantes réellement précarisées. Il s'agit ici d'apporter des éléments-clés de cadrage, en se fondant sur la dernière grande enquête de l'Observatoire national de la vie étudiante (OVE), et d'esquisser un premier éclairage de l'incidence de la crise en cours.

La plupart des étudiants bénéficient d'aides privées et publiques en nature et ceux qui habitent chez leurs parents, environ 4 sur 10, vivent parfois aisément avec des ressources monétaires minimes, celles-ci étant de l'argent de poche. Parler d'étudiants "au-dessous du seuil de pauvreté" n'a donc guère de sens. L'OVE, source la plus sûre, évaluait en 2006 à un peu plus de 20 000 le nombre d'étudiants en situation de pauvreté grave et durable, ce qui n'est pas rien, compte tenu du fait que tout au long de la scolarité antérieure à la fac, la sélection réduit la part des milieux populaires les plus démunis et de l'aide publique aux "survivants" d'origine pauvre.

S'il est vrai que des étudiants sans revenu peuvent vivre très convenablement chez des parents aisés, des étudiants qui perçoivent des ressources monétaires supérieures à la moyenne peuvent être en difficulté. Pour échapper à la précarité, les étudiants ne doivent pas seulement disposer de ressources suffisantes pour vivre : ils doivent disposer de ressources leur permettant de vivre en étudiant. Si la façon dont ils se procurent leurs ressources est peu compatible avec la réussite de leurs études - c'est le cas notamment de ceux qui consacrent beaucoup de temps à un travail extérieur -, ils diminuent leurs chances de réussite et "précarisent" leur condition étudiante.

Selon l'OVE, en 2006, un étudiant sur deux travaillait pendant ses études mais deux sur dix seulement exerçaient une activité pénalisant leur cursus, les autres pratiquant des petits jobs occasionnels sans incidence observable sur leur scolarité, ou bien des activités intégrées aux études telles que l'internat hospitalier. Les étudiants exerçant un emploi pénalisant leurs études étaient fréquemment des étudiants ayant perdu leur bourse ou des étudiants de classe moyenne modeste à qui une bourse avait été refusée.

Peut-on imaginer que la crise actuelle bouleverse profondément le tableau dressé par l'OVE en 2006 ? Non, mais il est probable qu'elle accroisse le nombre d'étudiants en difficulté. On peut s'attendre à ce qu'elle incite des bacheliers et étudiants à engager des études supérieures non prévues ou à les poursuivre plus longtemps. En effet, elle se traduit par la réduction des offres de contrats à durée déterminé (CDD) typiques des premières embauches ; elle avive en outre la concurrence, des titulaires de bac + 5, voire plus, se repliant vers la recherche de postes de niveau intermédiaire, voire d'employés qualifiés. Quelques indices suggèrent que s'amorce une augmentation de la demande de formation universitaire émanant notamment de milieux modestes : l'accroissement des demandes de bourses constaté sur certains sites ou le fait que des universités, affectées l'an dernier par une grève longue et dure, ne semblent pas connaître la baisse des inscriptions attendue ; certaines enregistrent même une légère hausse.

La proportion croissante de parents au chômage, contraints à des horaires réduits ou menacés de perdre leur emploi, risque de se traduire par un tassement des aides familiales. Or les versements parentaux en argent représentent environ le tiers des ressources des étudiants.

Enfin, les étudiants pour qui une activité professionnelle est une nécessité, comme les étudiants étrangers ne recevant d'aide ni de leur gouvernement ni de leur famille, peuvent se trouver en situation très difficile compte tenu des suppressions de CDD. Certains services sociaux notent une augmentation non négligeable des sollicitations d'aide d'urgence.

En somme, l'accroissement prévisible d'étudiants d'origine populaire, et la réduction inévitable des ressources privées placent l'Etat devant de nouvelles responsabilités dans le domaine de l'attribution de bourses et, secondairement, dans le soutien à la création d'activités rémunérées s'harmonisant, par leur contenu et leur durée, avec les études suivies. 

Publié dans Actu étudiante

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