Les étudiants allemands contre la "dégradation" de l'université

Publié le par Esprit Campus

lemonde.fr le  18.11.09

« Occupée ! » Rédigée en grosses lettres rouges, la banderole est plaquée sur les grilles de l'université Humboldt, en plein coeur de Berlin. A quelques centaines de mètres, mardi 17 novembre, un vaste cortège d'étudiants défile bruyamment dans les rues de la capitale allemande pour dénoncer la "dégradation" de l'enseignement supérieur.


La contestation touche l'ensemble du pays : des dizaines de milliers de jeunes manifestaient mardi à Munich, Hanovre, Francfort, Cologne, Fribourg ou Hambourg. Depuis une semaine, assemblées générales et blocages d'amphithéâtres se sont multipliés dans plus d'une vingtaine d'établissements.

Le monde universitaire avait déjà connu une première poussée de fièvre en juin, avec une grève des étudiants suivie dans 70 villes. Une rare démonstration d'unité dans un pays où l'éducation relève de la compétence des Länder.

Dans leur grande majorité, les protestataires dénoncent une mise en application brutale du processus de Bologne prévoyant une harmonisation des cursus au niveau européen. Leur cible : le bachelor, ce diplôme intermédiaire qu'ils doivent décrocher en trois ans pour avoir une chance d'intégrer ensuite un master. "Pour des têtes bien faites et non bien pleines", proclame l'écriteau brandi par un manifestant berlinois.

Autrefois, les étudiants allemands restaient en moyenne jusqu'à 28-29 ans sur les bancs de la faculté. Ils modulaient librement leur parcours universitaire au gré de leurs envies. Mais pour répondre aux besoins du marché du travail, les trois quarts des filières supérieures outre-Rhin sont passées au système bachelor-master.

La réforme a contracté le temps d'études sans forcément aménager les programmes. "Nos emplois du temps sont surchargés, déplore Michael, grand gaillard en deuxième année de sociologie. A la fin, on n'en sait pas plus, car il n'y a plus de place laissée à la réflexion."

La grogne est attisée par l'engorgement de certaines filières. Pour être admis dans un master, c'est parfois la ruée. Les universités comptent souvent une bonne dizaine de candidatures pour une place. Nombre de recalés du numerus clausus partent pour l'Autriche où gronde aussi la contestation depuis fin octobre.

Le bouleversement des cursus n'est pas la seule cause de mécontentement. Les étudiants dénoncent les frais de scolarité, introduits par plusieurs régions depuis 2005. Et réclament plus d'argent public pour l'enseignement supérieur.

"La grève met le doigt sur de vrais problèmes, mais certaines revendications sont un peu contradictoires", ironise Frank Ziegele, directeur du think tank CHE. "Les universités souffrent d'un sous-financement chronique. Pour le résoudre, il faut plus d'argent du privé - un sacrilège aux yeux de beaucoup d'étudiants - et l'extension des frais de scolarité avec un bon système de bourses pour les plus défavorisés", estime le chercheur.

Outre-Rhin, les déficits du monde universitaire font régulièrement débat. L'Allemagne compte seulement 21 % de diplômés de l'enseignement supérieur pour une classe d'âge, contre une moyenne de 37 % dans l'OCDE. Seuls quatre établissements allemands figurent au palmarès international du Times Higher Education. En tête du peloton, l'université technique de Munich, à la 55e place.

Conscients du besoin de rattrapage, l'Etat fédéral et les Länder ont décidé, en juin, de consacrer quelque 18 milliards d'euros sur dix ans au secteur éducatif. Mais les étudiants les plus mobilisés contestent la répartition des fonds : pas assez pour l'enseignement, trop pour la recherche et la mise en compétition des universités.

Le Parti social-démocrate (SPD), tout juste renvoyé dans l'opposition, s'est engouffré dans la brèche ouverte par le mouvement de protestation. "Il nous manque chaque année 25 milliards d'euros pour être dans la moyenne des autres pays industrialisés", a affirmé le nouveau président du parti, Sigmar Gabriel.

L'Etat fédéral rappelle combien les Länder sont jaloux de leurs prérogatives en matière d'éducation. Les Länder soulignent que les universités ont largement gagné en autonomie ces dernières années.

Les étudiants ne désarment pas. Bénéficiant d'un certain appui dans le corps professoral, ils ont annoncé une nouvelle semaine d'actions pour début décembre.

Marie de Vergès

Publié dans En France et ailleurs

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